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  • : le vent qui souffle
  • le vent qui souffle
  • : Un souvenir surgissait parfois des mots comme un djinn d'une jarre, un souvenir imaginé, un oubli imaginaire... Le jeu de l'oubli dans l'écriture consistait à donner une forme à ces souvenirs blancs qui s'échappaient comme des fantômes...
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Ballet d'oiseaux

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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 22:00

  
          Je n'avais pas bu de bière depuis... Je viens de faire un assez long trajet en voiture, je rentre chez moi, j'ouvre le frigo, je découvre une bouteille de bière oubliée depuis le séjour de mes amis allemands. J''ai soif, terriblement soif, et je pourrais, comme je le fais d'habitude, remplir la carafe d'eau au robinet, mais non, cette bière, soudain, me devient nécessaire comme le pain. Pourquoi? L'eau serait mieux à même d'étancher ma soif. Il y a autre chose. Une autre raison, un autre motif. Une sorte d'appel lointain, un signal, une invitation, un rappel, quelque chose d'irrationnel et de pressant, rien à voir avec l'ivresse, encore que...

       Je décapsule, je retrouve la gestuelle des cabaretiers, je verse la bière dans un verre banal en la faisant mousser. Le liquide est doré, surmonté d'une tranche de neige qui fond presque aussi vite qu'apparue. Je m'oblige à boire lentement, et je savoure. Je crois que je n'ai jamais vraiment aimé ce goût piquant qui me déconcertait, enfant, mais on me disait que c'était bon. J'avalais de petites gorgées en m'imprégnant de cette idée, qui devenait sensation détournée. Cette saveur amère que spontanément j'aurais repoussée de mes lèvres était parée de toutes les vertus par les adultes qui m'initiaient à la vie, et j'associais les bulles de la fermentation du houblon à la chaleur familiale qui me les rendait désirables.

       Ma grand-mère paternelle versait la bière dans de petits verres qui rendaient le liquide plus précieux. Nous lui rendions visite chaque dimanche après-midi. Elle disposait des biscuits sur la table. Les adultes conversaient, c'est-à-dire qu'il s'écoulait de longs silences entre leurs paroles. Tous les quarts d'heure, le carillon jouait les notes de Big Ben. Je ressentais physiquement la lente avancée du temps. Les minutes qui s'égrenaient avaient la consistance de la table métallique, dépourvue de nappe et froide au contact, sur laquelle j'étais accoudée. Je regardais le visage ridé, surmonté d'un chignon blanc, de ma grand-mère, qui incarnait le temps passé. Mon frère s'amusait dans la cour ou donnait à manger aux poules. Le monde était charpenté, structuré. J'apprenais à y tenir ma place, rien que ma place.

       J'observais, j'écoutais, je m'imprégnais. Je ne manifestais pas d'impatience. Cette sagesse enfantine, à la réflexion, m'étonne. J'avais six ou sept ans quand ma grand-mère est morte. Elle était déjà très malade. Sans doute avais-je le sentiment confus de me trouver au coeur du mystère de la (ma) vie. Elle était la mère de mon père, cette seule évidence avait de quoi surprendre. Sa maladie rendait nos après-midi dominicaux peu joyeux, mais ce n'était pas tant leur tristesse qui parvenait jusqu'à moi que l'acceptation manifeste de l'état des choses par les adultes concernés. Leur sagesse commandait la mienne. Hélas, je me sais aujourd'hui sans défense devant les coups durs et pire, sans aucun courage.

       A l'autre bout de ma vie, je mesure l'écart, la part variable de moi-même. Moins de dix années me séparent désormais de ma grand-mère morte il y a plus de cinquante ans. La vieille femme que je contemplais avec l'amorce d'un sentiment de crainte en raison de son apparence physique dévastée était née dix-sept ans après la guerre de 1870. Elle avait fui avec ses enfants les bombardements de la première guerre mondiale qui avaient rasé la ville du Nord de la France où elle habitait, et serait morte sous les bombardements de la seconde si la table sous laquelle elle s'était réfugiée n'avait pas tenu le choc. J'ai été posée sur cette terre dans l'euphorie des années qui ont suivi la Libération, un peu plus de dix ans après le suicide de Virginia Woolf, l'année (1951) de la parution du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Ma vie de petite fille commençait sous les meilleurs auspices.

       Dans la cuisine de ma grand-mère, lorsque je sirotais ma bière, j'absorbais toutes les paroles, même rares, que j'entendais, et j'examinais, je scrutais tous les détails que je voyais. J'entamais à ma façon, bien inconsciemment, l'oeuvre d'un nouveau roman. J'étais fascinée par un miroir mobile triptyque qui se dépliait et se repliait comme un livre. J'y observais mon visage démultiplié comme on interroge une évidence énigmatique. Aujourd'hui, accoudée chez moi à la table de ma cuisine, moins abîmée physiquement que ma grand-mère mais, parvenue sur les rives de la soixantaine, presque aussi vieille qu'elle l'était alors, je contemple en pensée la gamine que j'étais, petite conscience en éveil qui captait les signes envoyés par le monde...

    

 

 Comme un i

comme un i


    
         Par le jeu infini des reflets, j'aperçois ce que voyait ou croyait voir une enfant sage de six ans. Le temps est une flèche, mais pas seulement. Le temps est empreint de sorcellerie. Le temps avait les traits d'une sorcière qui s'était glissée dans les habits de ma grand-mère. Je n'aurais pas osé l'affubler de ce nom. J'apprenais à refouler, à contrôler mes sentiments. Je faisais l'expérience physique et sentimentale du monde. Certains, dans la famille, disaient que je ressemblais à ma grand-mère. Comment pouvait-on dire de pareilles bêtises? La perplexité qui me tenait lieu de réflexion me conduisait à suspendre mon jugement. Mais je n'en pensais pas moins. La métamorphose d'une petite fille en vieille grand-mère me paraissait impossible. Quoique...

 

     Née moins de cent ans après la Révolution française, ma grand-mère avait appris à lire et à écrire. Que savais-je d'elle? A l'époque, l'essentiel, que son existence était située en amont sur ma ligne de vie. Aujourd'hui, je n'en sais guère plus. Une sorte de paresse m'a fait reporter à plus tard des questions auxquelles plus personne ne peut répondre. Elle a travaillé dans des usines de filature, elle était fille du peuple. Elle a eu neuf enfants dont trois ont survécu. J'ai retenu qu'elle aimait lire et que, parfois, elle laissait brûler la soupe car elle était plongée dans un roman. Son goût pour la lecture était connu. On lui faisait parvenir en fin de course les journaux et les revues qui avaient circulé dans le quartier. Le dimanche après-midi, je regardais avec respect leur pile entassée sur une chaise.



     Je n'ai gardé de ma grand-mère qu'un seul souvenir joyeux car je suis née trop tard pour réussir à vraiment lui réchauffer le coeur au soir de sa vie. Mais ce souvenir se télescope avec un autre, à une trentaine d'années de distance, et je crains de réveiller une émotion douloureuse. Etrange similitude, réitération, symétrie des scènes. Ma grand-mère avait fait mine de me poursuivre et nous avions tourné toutes les deux autour de la table jusqu'à l'épuisement. Je n'étais pas plus haute que trois pommes. Or, mes éclats de rire résonnent désormais avec ceux de mon fils âgé de deux ans, poursuivi de la même façon par mon père auquel il avait subtilisé son béret, et mort quelques mois plus tard, il y a de cela un peu plus de trente ans... Le monde est vraiment étrange. Je comprends la défiance de ma rationalité enfantine. Car je suis bel et bien (!) en train de devenir la sorcière tant redoutée des contes de l'enfance. Quelle est donc la nature exacte de ce sortilège mis en oeuvre par le temps?



     Un dimanche, pour éviter que je m'ennuie, ma grand-mère avait sorti de la pile des publications amassées sur la chaise une revue qu'elle avait dépliée sur la table. Je suis entrée ce jour-là dans le monde des grands par le geste de la lecture. Paradoxalement, c'est par ce geste qu'aujourd'hui je recherche les saveurs primordiales de mon enfance. Je la sens blottie au fond de moi, dans le creux de mon silence intérieur, délicate et fragile comme les ailes d'un papillon, comme les pages envolées (volées) d'un livre, qui resterait à écrire... La lecture était un acte très sérieux qui consistait à tourner les pages d'un magazine ou d'un journal, si possible en fronçant les sourcils. Mon père était impressionnant, le soir, après le repas, quand ses yeux écoutaient-lisaient La Voix du Nord. Comme lui, je tournais les pages et je m'abîmais dans la contemplation des photographies. C'est ainsi que j'ai commencé mon apprentissage du monde.

 

      Ma grand-mère avait ouvert la revue sur de belles photos en couleurs. Je n'avais jamais rien vu de semblable. Le bleu du ciel, dans la lumière du soleil, était somptueux. Pour l'admirer, je devais baisser les yeux. Quand je les relevais, j'apercevais les murs tristes et le plafond sali de la cuisine. La réalité imaginée se lisait à l'envers. La lecture était une sorte de chiffon à épousseter le monde, qui le rendait plus beau, plus vrai. Comme si derrière les vernis craquelés de la surface se cachait l'oeuvre originelle du peintre. Sans le savoir, j'entamais un travail de restauration qui n'aurait pas de fin. Chaque dimanche, mon regard s'aiguisait un peu plus, ma sensibilité s'affinait. Je remarquais de nouveaux détails qui enrichissaient l'ensemble. Ma vision devenait à la fois plus ample et plus sélective. Le temps passait plus vite, il m'arrivait d'être étonnée d'entendre déjà de nouveau le carillon de l'horloge.

 

     Sur les marges de la vieille revue, j'avais le droit de dessiner avec un crayon de couleur, toujours le même, mis à ma disposition chaque dimanche. Je traçais des ronds, des spirales et des triangles. Le plus élaboré de mes dessins était un personnage (une fille de mon âge sans doute) composé d'un cercle pour la tête et de deux triangles emboîtés par le sommet au niveau du cou et de la taille, un petit pour la poitrine et un autre plus grand pour le bas du corps, d'où sortaient des lignes transversales ou verticales pour les bras et les jambes, au bout desquelles s'épanouissaient les paumes des mains aux doigts écarquillés et le socle des pieds enfermés dans leurs chaussures. L'abstraction de mes dessins confinait au surréalisme. Moi-même, je ne m'y retrouvais pas. Mes gribouillages ne semblaient pas avoir de sens autre que celui de mes tentatives d'inscription dans le monde. Et de ce point de vue, je n'ai jamais été difficile. Je ne sais d'où cela me vient, je crois que je me suis toujours comportée comme si le geste de l'inscription, dans sa tentative même, était plus important que le résultat obtenu...

 

      Je recherchais le modèle, l'archétype. Quelle était donc la trame et la texture de cette vieille femme, de cet enfant, de ce père ou de cette mère immobiles comme des images sur les pages d'un journal? Celles-ci se dépliaient, se pliaient ou se repliaient comme les volets du miroir dans lequel j'apercevais des reflets fugaces de la scène familiale à laquelle je participais comme actrice et surtout comme spectatrice. Je découvrais que le monde avait besoin de son reflet. J'apprenais vraisemblablement à réfléchir. Le froncement de mes sourcils en témoignait. Mais j'avais le plus souvent les yeux grands ouverts, et sans doute comme ceux de mon père, un peu perdus dans le lointain...

 

      Il me semble que j'ai assez vite déchiffré les légendes explicatives ou les titres qui balisaient la lecture sous et au-dessus des photographies que je contemplais chaque semaine. Un rituel s'était installé. Nous prenions place autour de la table, dans la cuisine, et ma grand-mère sortait ses jolis petits verres aux rainures teintées de rose Elle les remplissait en faisant mousser la bière et distribuait des biscuits. Au bout de cinq à dix minutes, mon frère s'en allait dans la cour ou dans la rue, qui débouchait sur un terrain vague où il ramassait des douilles et du métal. L'été, il allait plus loin pêcher de tout petits poissons ou capturer des grenouilles. Il rejoignait des copains que je ne voyais jamais, dont j'entendais seulement le nom ou le surnom, parfois. Mes parents disaient: "C'est un garçon", et ma grand-mère opinait de la tête. Nous écoutions en silence le carillon égrener le premier quart d'heure passé ensemble. J'avais peur de m'ennuyer et je glissais alors un regard vers la pile de revues sur la chaise près du buffet. Pour patienter, je contemplais le sillage des bulles de bière qui remontaient à la surface de mon verre. Je cherchais sans trouver le début ou la fin de leurs trajets. Je me laissais hypnotiser, et quand la revue était enfin étalée sous mon nez, j'étais presque surprise.

 

     La forme des lettres était simple, plus sobre que mes dessins. Leurs suites incitaient à poursuivre les phrases. Les informations obtenues par leurs entrelacs paraissaient inépuisables. J'en retirais une impression de richesse. Je n'aurais jamais assez de temps pour tout savoir, pour tout apprendre. Quand l'heure sonnait de partir, j'avais du mal à sortir des pensées enclenchées par les pages. Le contact froid de la table métallique me ramenait à la réalité. Je finissais mon verre, je mangeais un dernier biscuit sans quitter tout à fait l'état second de ma rêverie.

 

     Alors venait le temps de la marche dans la nuit. Je donnais un baiser presque solennel à ma grand-mère. Mon père avait l'air triste. Le retour de mon frère essoufflé animait soudain la scène. Ma mère me donnait la main, au moins au début du trajet. Mon frère partait devant, et je le voyais se retourner pour évaluer la distance entre lui et nous. Les rues étaient sombres, les passants étaient rares. Nous traversions toute la ville entre deux faubourgs. Je levais souvent la tête pour contempler la lune qui fuyait entre les nuages. A force, je savais exactement à quel endroit, à quel moment je verrais telle ou telle enseigne lumineuse, qui rendait le parcours intéressant. C'était dans ce magasin que nous achetions "de l'eau précieuse", et dans cet autre que mon père achetait parfois des hameçons. Quand mes parents n'étaient pas trop pressés de rentrer, nous faisions un détour pour échapper pendant quelques minutes à l'obscurité qui finissait par devenir oppressante. Nous passions alors par une rue très éclairée au bord d'une petite place où s'arrêtaient des autobus. Il y avait deux librairies-papeteries dont l'une était plus achalandée que l'autre, on achetait les fournitures d'école dans la moins chère. Mon père aimait regarder leurs vitrines, et moi aussi. Il souriait devant le personnage de Spirou dessiné en grand sur un album. Ma mère préférait s'arrêter longuement devant un magasin de tricots où elle achetait parfois des pelotes de laine. Je l'avais déjà accompagnée, et je me souvenais d'un mannequin grand comme mon frère qui nous souriait près du comptoir. L'atmosphère feutrée de cette boutique me plaisait pour la douceur que diffusaient les vêtements exposés et la palette insoupçonnée de leurs couleurs. Nous passions plus rapidement devant l'échoppe du cordonnier. Mon père rafistolait lui-même les semelles de nos chaussures, et pour mon entrée à la grande école, il avait cousu un cartable en utilisant une grosse machine à coudre de l'usine où il travaillait. Des rideaux métalliques étaient souvent baissés devant les vitrines, mais il était possible de voir entre leurs mailles. C'était comme un spectacle, ou une intrusion. On apercevait parfois une silhouette en activité dans l'espace pourtant fermé du magasin. La libraire vérifiait ses comptes derrière la machine à calculer de son comptoir, l'épicier déplaçait des cageots, la bouchère nettoyait les étals. De la boulangerie émanait toujours une bonne odeur de pain croustillant. Mais il fallait rentrer à la maison, et quitter cet aspect souriant de la vie. Nous reprenions le chemin austère qui conduisait chez nous.

  

     

 

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Published by Le vent qui souffle - dans ma gorgée de bière
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commentaires

Isabelle Pariente-Butterlin 08/09/2013 09:41


Je suis infiniment sensible à l'extension du monde que donnent vos phrases, extensions temporelle et affective. Toutes ces dimensions sans lesquelles nous ne respirerions pas dans les trois
seules dimensions spatiales.

Le vent qui souffle 08/09/2013 14:21



En écrivant, je revis mes sensations. Le bonheur de l'écriture réside sans doute dans cette capacité à renouer les fils du sens et des sens, tels que la mémoire les (re)met en œuvre dans l'espace
et dans le temps. Vous-même ne cessez pas de le faire, me semble-t-il, et bien mieux que moi, "aux bords des mondes", en poussant le pouvoir d'abstraction dans l'écriture à un degré
d'incandescence que j'admire, au plus près de notre vérité.