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  • : le vent qui souffle
  • le vent qui souffle
  • : Un souvenir surgissait parfois des mots comme un djinn d'une jarre, un souvenir imaginé, un oubli imaginaire... Le jeu de l'oubli dans l'écriture consistait à donner une forme à ces souvenirs blancs qui s'échappaient comme des fantômes...
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Autoportrait

         Qui étais-je vraiment? /

Ballet d'oiseaux

          au bord de la mer  

Impossible livre

      Mots

    déploiement géométrique, sonore, temporel

Les mots/"Sons" dessus dessous?/Où (hou!hou!) sont les sons?/Sur les ondes/Tout se jouait entre deux mots qui se fuyaient/Ecrits déchirés/Les mots me manquent/Mots à profusion/Fond et forme/L'art de combiner les sons/Passerelles de mots/Sous le couvert des mots /Ma voix résonne dans le désert!/C (Qu) antique/Mots creusés-creusets /Mots interdits /Mots /                       

       Motifs

     Leitmotiv/    

         Ombres

     Point de rencontre /Aboli bibelot /Portrait/  

         Images

     Images découpées/La dernière image de lui/ Autoportrait /  

          la lettre i

     Démolition/DESPERADO/Eperdument/  

           immense

     Un océan à traverser/Plans sur la comète, rêverie géante.../  

            improvisations

     Nécessité fait loi?/ Chevauchée fantastique/  

             invisibles frontières  

     Moi et/ou moi/Acrostiche/Du trajet au destin (tragédie?)/Elle ourlait le bord des précipices.../Incertains rivages/L'usine/Couloirs du temps/  

          itinéraires

     Rose des vents/Prendre le large/

6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 23:04

L'obscurité avait rendu les vitres aveugles. La fine buée qui les recouvrait accentuait le phénomène de dilution du cercle lumineux qui s'échappait d'un lampadaire à l'extérieur. Les bruits semblaient amortis par l'épaisseur de la nuit. Les tintements de verres, d'assiettes, de tasses ou de couverts avaient baissé d'un ton, chacun retenait ses gestes et contenait sa voix. Le gros bourdon de l'église commença de s'ébranler pour sonner l'angélus. Paix du soir promise par les notes qui prenaient peu à peu possession du ciel et de la ville entière qui s'étirait en bas, de part et d'autre de la rivière qui irriguait le pays depuis les siècles des siècles. Les battements que dispensait la cloche, devenus larges et réguliers, laissaient courir les vibrations de l'air jusqu'au déploiement parfait de la sonorité, avant de reprendre leur vigoureux élan. Puis ils refluaient doucement, diminuant progressivement d'intensité selon une courbe préétablie et parfaitement maîtrisée, véritable métaphore de l'ordre supposé du monde, laissant dans les coeurs même distraits ou rétifs, ne serait-ce que par l'effet de la beauté des sons, un sentiment inexplicable de plénitude et de réconciliation... Ce soir-là, il lui avait encore dit quelques autres choses, dont une qui ressemblait un peu à "pardon"... Elle aurait pu et dû, ce soir-là, l'interroger davantage, l'aider à continuer de dévider ses souvenirs et confier ce qui, pour lui, constituait l'essentiel, pour éviter qu'il ne quitte unilatéralement et brutalement, malade, usé, une scène où il lui devait encore quelques répliques...

 

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 23:04

Jamais elle n'avait entendu auparavant dans le son de sa voix ces intonations douces et flexibles, nuancées et modulées comme la musique qu'il avait parfois jouée en famille, autrefois, lorsqu'elle était enfant... Il lui avait aussi raconté la guerre en mai 1940, la défaite fulgurante, sa blessure, l'évacuation à l'hôpital, le rendez-vous manqué avec sa fiancée, le repli en ambulance vers Dunkerque - "les salauds tiraient dessus" -, l'enfer de Zuydcoote, les copains qui coulent devant lui, son propre embarquement, le bateau n'est pas touché, le bateau passe, il est sauvé, pourquoi... De très loin il devine la côte anglaise. Il retire du fond de la poche de poitrine gauche de sa chemise militaire le petit miroir rond que sa fiancée lui avait envoyé dans un colis au campement de Sissonne pendant la drôle de guerre. La glace est fêlée. Derrière, elle avait collé un portrait que son frère, amateur de photographie, avait fait d'elle... Il est vivant mais les siens sont peut-être morts au cours d'un bombardement. Le monde a chaviré, le monde a basculé à nouveau dans un trou noir, malgré le sacrifice des anciens... Chaque matin, il allait fumer sa première cigarette de la journée au fond de la cour en attendant que le café passe. Il revoyait le film de sa vie et méditait. Il pensait avoir gardé son coeur d'enfant, ses rêves de dix ans...

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 23:04

Les usines occupées étaient devenues des théâtres vivants où les acteurs débusquaient et démasquaient de tristes imposteurs... Le peuple des marionnettes avait décidé de mettre en scène sa propre pièce, de déclamer son propre texte, de dire et de décrire sa vérité, de couper toutes les ficelles qui embarrassaient ses mouvements, de réinventer la Vie... Les talents bridés s'épanouissaient, on applaudissait, on s'étonnait, on découvrait en soi et chez les autres des ressources inconnues, insoupçonnées, on redressait la tête, on se surpassait... Lucien avait dix-huit ans et la chance inouïe d'assister aux prémisses d'une ère nouvelle qui ressemblait au paradis. L'enfant renaissait. Avec toute sa joie de vivre, son enthousiasme, son imagination débridée... Lui, le raisonnable, l'ouvrier consciencieux, aux traits déjà vieillis, au dos déjà voûté qui le rendrait complètement bossu à la fin de sa vie, il regardait tomber les masques avec émerveillement, les visages connus étaient transfigurés... Tout paraissait évident et facile, et tous, les hommes, les femmes, les enfants, fraternisaient comme les jours de Carnaval, quand, à la fin de l'hiver, on se débarrasse des vieux oripeaux, des vieux rictus et des vieilles grimaces, pour rendre possible le renouveau du monde...  

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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 23:04

Le poële ronronnait doucement au centre de la pièce en diffusant une chaleur engourdissante, les fenêtres prenaient une couleur bleutée qui annonçait la fin du jour, le rougeoiement du charbon commençait à faire danser les cuivres. La petite salle comportait neuf tables de bois sombre recouvert d'un vernis qui réfléchissait comme un miroir les liquides colorés déposés dans les verres. Quatre joueurs de belote étaient installés entre le poële et le comptoir, ponctuant le silence de leurs éclats de voix tantôt triomphants, tantôt désappointés. Lucien avait choisi, comme à son habitude, une table du fond, de façon à embrasser du regard tous les menus événements qui se produisaient dans le café, depuis le déplacement de la chatte vers la chaleur du feu jusqu'aux gestes nonchalants d'Eugène en train d'essuyer de la vaisselle ou de remuer le tison. De l'autre côté du grand champ obscur de la place, les vitrines s'allumaient une à une comme une guirlande de Noël. C'est alors qu'il avait commencé à parler, comme jamais auparavant. Elle avait bu ses paroles comme l'eau d'une oasis dans un désert.

 

 

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           Dominique HasselmannDominique Hasselmann@dhasselmann       

        « Confidences » http://bit.ly/136spVw « Quatre joueurs de belote… » @leventquisouffl : J'ai pensé à Cézanne http://bit.ly/116qf5i .

 

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 10:08

En feuilletant un vieil album du siècle dernier, je me laisse attendrir par une photo de fiançailles. Mai 1939. Entre deux alignements de petites maisons, que l'on découvre bombardées quelques pages plus loin, les membres de la famille sont regroupés sans protocole apparent, détendus, heureux, autour du couple qui s'est constitué officiellement pour une période probatoire dont l'issue paraît pourtant ne faire aucun doute dans les regards et sur les mines. Le fiancé sourit peu mais fixe l'objectif avec une détermination sans égal. Le véritable instantané, moment de grâce, a été saisi sur le visage désarmé de la fiancée. Elle est encore tournée vers son compagnon, la bouche entrouverte comme si elle parlait, les yeux brillants de bonheur et de confusion mêlés. Le photographe souhaitait vraisemblablement immortaliser le baiser donné juste avant?...

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 00:04

Lucien n'était plus un enfant. Il était entré dans le monde des adultes à l'âge, très exactement -  il tenait à cette précision - de onze ans et dix mois. Ses premières journées à l'usine resteraient gravées dans sa mémoire jusqu'à sa dernière heure, comme plus tard en mai quarante l'épreuve du feu. Le bruit assourdissant des métiers, le brouillard qui flottait perpétuellement dans l'atelier pour humidifier les bobines de fils, les vociférations du contremaître, les exigences jamais satisfaites des ouvriers vis-à-vis du petit bleu, les mauvaises plaisanteries, mais aussi la première cigarette offerte comme une consécration par un vétéran à l'occasion d'une pause trop rare, l'impression que la journée de travail ne finirait jamais, la soupe du soir avalée en dormant à moitié, les jambes en coton pour avoir cavalé partout aux ordres de tout le monde, la sensation bizarre de ne plus être soi-même, d'avoir mis le pied dans une espèce d'enfer qui allait durer toute la vie, cette coupure, cette rupture insoupçonnable entre le monde d'avant, celui de l'enfance, celui des jeux et de l'école, même si les problèmes des grandes personnes atteignaient souvent les petits, et cette atmosphère de travaux forcés à perpétuité qui avait subitement fermé d'une chape de plomb l'horizon de tous les possibles, en quelques jours, dominant vertige et souffrances, soutenu par la fierté de recevoir sa première paye qu'il déposerait devant les parents du même geste assuré que ses frères, Lucien était devenu un homme...

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