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  • : le vent qui souffle
  • le vent qui souffle
  • : Un souvenir surgissait parfois des mots comme un djinn d'une jarre, un souvenir imaginé, un oubli imaginaire... Le jeu de l'oubli dans l'écriture consistait à donner une forme à ces souvenirs blancs qui s'échappaient comme des fantômes...
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Autoportrait

         Qui étais-je vraiment? /

Ballet d'oiseaux

          au bord de la mer  

Impossible livre

      Mots

    déploiement géométrique, sonore, temporel

Les mots/"Sons" dessus dessous?/Où (hou!hou!) sont les sons?/Sur les ondes/Tout se jouait entre deux mots qui se fuyaient/Ecrits déchirés/Les mots me manquent/Mots à profusion/Fond et forme/L'art de combiner les sons/Passerelles de mots/Sous le couvert des mots /Ma voix résonne dans le désert!/C (Qu) antique/Mots creusés-creusets /Mots interdits /Mots /                       

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     Leitmotiv/    

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          la lettre i

     Démolition/DESPERADO/Eperdument/  

           immense

     Un océan à traverser/Plans sur la comète, rêverie géante.../  

            improvisations

     Nécessité fait loi?/ Chevauchée fantastique/  

             invisibles frontières  

     Moi et/ou moi/Acrostiche/Du trajet au destin (tragédie?)/Elle ourlait le bord des précipices.../Incertains rivages/L'usine/Couloirs du temps/  

          itinéraires

     Rose des vents/Prendre le large/

25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 23:04

Sur la table-bureau, à la surface des strates de documents et de notes prises pour le mémoire qu'elle avait commencé sur le travail des enfants dans les tissages et les filatures de la vallée de la Lys de 1870 à 1930, le petit miroir rond qui faisait office de presse-papier lui avait renvoyé une image d'elle-même qu'elle avait immédiatement censurée en retournant l'objet du côté de la photographie. Mais celle-ci ravivait des souvenirs indésirables. Avec agacement, elle avait repoussé ce témoin embarrassant et saisi le billet sur lequel il avait été posé. C'était un morceau de papier à petits carreaux d'une dizaine de centimètres sur cinq ou six. Il avait été arraché à son feuillet d'origine sur trois de ses côtés, dont le bord supérieur par rapport au sens de l'écriture, une écriture malhabile en raison des vibrations du poids lourd qui s'apprêtait à démarrer. Y étaient inscrites, gravées au bic rouge sous le coup d'une impulsion subite, sur ce reste de papier providentiel percé par la pointe du stylo à l'emplacement des points et des accents, les coordonnées d'un certain Franz...

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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 23:04

Le libraire avait jeté un coup d'oeil curieux vers cette silhouette immobile, encadrée par l'armature cintrée de l'étroite fenêtre de son échoppe, figée comme une photographie qui aurait été collée contre le panneau vitré de la devanture. Elle avait alors esquissé un geste comme un pantin dont on vient de tirer une ficelle. C'était ainsi, d'une façon mécanique, qu'elle accomplissait les tâches quotidiennes, devenues rituel salvateur, ce à quoi l'on se raccroche quand la désespérance se rapproche et tend son filet noir... Le geste peut remplacer la foi, elle réussissait encore à sauver les apparences. Pour combien de temps? Le regard du libraire devenait insupportable. Il fallait partir ou entrer dans le sanctuaire. Elle était trempée, elle avait repoussé ses cheveux longs vers l'arrière en pressant le bout des mèches pour les essorer, puis s'était essuyé le visage. Enfin, machinalement, pour se mettre à l'abri sans doute, elle était entrée, faisant tintinnabuler la clochette comme les enfants de choeur qui annoncent ainsi à l'assemblée des croyants que la célébration commence... Le vieux libraire aux allures de patriarche, revêtu d'une blouse grise comme d'autres d'une aube blanche, officiait dans son temple suivant un rituel qui consistait à gravir chacune des nombreuses échelles qui divisaient en sections ses présentoirs vaguement étiquetés. Il en tirait quelque volume à la couverture passée, aux feuillets non encore découpés, qui avait attendu là depuis un temps qui ne comptait pas le moment d'être ressuscité. Déposé sur une table vernissée, il reprenait vie sous les doigts habiles du fidèle auquel il venait d'être remis. Les pages palpitaient et prenaient leur envol, découvraient leurs caractères serrés en laissant s'échapper quelque odeur de bréviaire. Chuchotements, signes d'assentiment, l'office prenait fin. Le novice ressortait en emportant avec lui la promesse de sa métamorphose...

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 23:04

Elle ressemblait à ces enfants arrêtés devant un magasin de jouets, incapables de se décider à s'en éloigner. Dans cette rue, sur ce trottoir, les pieds immobilisés dans le cadre de deux ou trois pavés, il lui aurait suffi de se déplacer légèrement vers l'entrée de la librairie - un grelot aurait fait entendre son tintement agréable - ou au contraire de s'élancer à l'autre bout ou de l'autre côté de la rue, pour rompre le charme angoissant de cette situation intemporelle, parce que séparée de tout projet, de toute action... Ce qui la fascinait précisément et la retenait de bouger, comme épinglée à la devanture de la vénérable boutique, n'était-ce pas l'illusion d'échapper ainsi au temps, et peut-être à la mort, mais aussi à la vie...   L'AVENIR IMPROBABLE

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 23:04

La clochette avait retenti comme au temps de son enfance lorsqu'elle ressortait avec son hebdomadaire préféré de la petite librairie située sur le côté commerçant de la place Chanzy, bordée à l'opposé par une frange douteuse de ruelles et de courées aux maisons branlantes, dans le faubourg nord-est de cette ville moyenne où elle n'avait plus jamais eu le courage de se rendre, bien qu'elle l'évoquât si souvent en pensée et n'en fût éloignée que d'une quinzaine de kilomètres... Elle avait gardé le travers de lire en marchant, incapable de maîtriser son impatience, mais cette fois, en raison de l'incommodité de la position - pour les préserver de la pluie, elle les avait placées sous un pan du ciré noir qu'elle avait acheté à Edimbourg l'été d'avant - elle n'avait fait que parcourir en les feuilletant, assez satisfaite de sa prise, les liasses que formaient les annales qu'elle avait convoitées et que le libraire avait eu la gentillesse extrême de rechercher dans ses archives et de lui confier, sous réserve, cependant, qu'elle lui rendît ces exemplaires uniques. Pour échapper à l'averse qui tombait drue, elle avait pris le raccourci et s'était réfugiée sous la verrière du passage couvert. Les gouttes éclataient en crépitant sur le toit de verre sale. C'était là, comment ne pas s'en souvenir, sur ce même banc un peu cassé, auprès duquel de précédents occupants avaient jeté des papiers gras, sous cette verrière dont les salissures obstruaient la lumière, qu'elle avait effectué, ce matin-là, sa première halte consciente, qu'elle avait commencé à reprendre ses esprits, à se ressaisir, à émerger de l'état hypnotique dans lequel elle était plongée depuis la disparition dans la brume du véhicule qui éloignait d'elle son compagnon.

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 16:58

Grains de sable

 

La teinte particulière de cette brique, moins rouge que d'autres et comme éclairée de l'intérieur par quelques grains de sable qui se révélaient capables de transformer l'uniformité d'un simple mur en une symphonie de couleurs, ce détail anodin, trivial peut-être - quoi de plus laid qu'un mur de briques dans une cité ouvrière du nord de la France - donnait accès à une vérité de la lumière et de la matière qui valait bien ce qu'en pouvaient révéler les murailles du château de Versailles ou les tableaux d'un peintre.   

 

 

Retour imaginaire 

 

Les pelleteuses avaient peut-être emporté les débris des maisons insalubres situées sur le côté obscur de la place, dans ce dédale de ruelles et de courées qui descendaient vers le canal et les usines. Emporté aussi le cours des promenades improvisées et les causeries impromptues sur le pas d'une porte, écran de bois devant lequel on se montre ou derrière lequel on disparaît, comme au théâtre, dans les vieux quartiers des vieilles cités. De grands ensembles tout neufs les remplaçaient peut-être, trop grands ou trop neufs, aux arêtes trop coupantes, rassemblements discontinus d'habitations empilées cassant la ligne de vie des rues. 

 

 

Pourquoi?

 

Pourquoi cette poussière, ces cendres, ces scories sur l'épure des sentiments, pourquoi cette poix, ce poids, ce poison qui tue le désir, pourquoi ce paysage désertique ou ce froid polaire comme un défi trop lourd à relever, pourquoi cette attirance vertigineuse pour le vide, l'inanité, la vacuité, l'envers ou le revers du monde, pourquoi l'ombre plutôt que la lumière, pourquoi les fantômes ou les phantasmes plutôt que les vivants, les bien portants, les bien pensants, pourquoi cette fêlure, cette brisure dans son propre reflet, pourquoi ce manque, cette absence, cette trahison peut-être, cet oubli, ce départ, cette séparation, cette solitude, cette disparition, cet effacement, pourquoi ces quelques souvenirs si dérisoires, pourquoi les esprits carrés parviennent-ils à le rester, pourquoi occuper sa vie à se leurrer, à oublier, à contempler une épaisseur factice dans des miroirs aux alouettes, pourquoi cet écart, ce fossé, cet abîme entre bonheur et malheur? 

 

 

Le moi qui se dérobe

 

Elle était dans le bleu, dans le blanc ou dans le noir, hors jeu, hors du "je". En quête de son existence comme un personnage en quête d'auteur, incapable de se donner vie par elle-même, pantin, automate ou marionnette, qui s'agite quand le mécanisme a été remonté, ou que l'on agite en tirant les ficelles. Vivant de la vie confisquée d'un Pinocchio puni. Sentant avec angoisse sa conscience se diluer, s'évaporer, se dissoudre, sous l'effet d'un questionnement acide. Pourquoi?

 

 

Incertains rivages

 

Elle avait traversé les champs laissés en friche qui séparaient l'autoroute de la cité où elle habitait. Ce n'était pas encore l'aube mais l'eau bleue de la nuit avait pris l'éclat qui annonce la révélation attendue de la lumière du jour. Elle aimait suivre du regard le double sillon lumineux des phares jaunes et des feux arrière rouges qui filaient en sens inverse et finissaient par devenir invisibles de l'autre côté de la brume. De loin, les immeubles de la cité paraissaient presque beaux parce qu'ils étaient associés à l'idée d'un départ possible et qu'à cet instant précis de la nuit finissante, du matin frémissant, on se sentait hors du temps, hors du quotidien, dans un monde où les frontières entre la vie et la mort, la présence et l'absence, le rêve et la réalité, la laideur et la beauté, n'existent plus. 

 

 

Seule

 

            j'ai oublié ma main dans la tienne

et sans ma main je suis figée là où tu m'as quittée 

les yeux comme morts

 

 

Face à face

 

Lune

 

 

 

Côté face, le petit miroir rond qu'elle tournait et retournait dans le creux de ses mains lui renvoyait dans la pénombre une image floue et obscurcie de ses propres traits, qu'elle confrontait à ceux de la personne photographiée côté pile. La ressemblance était saisissante. La fêlure sur la glace, la rouille qui s'était installée sur les bords, le jaunissement de la photographie qui avait été heureusement protégée par une fine pellicule de verre elle-même craquelée à plusieurs endroits, rendaient plus prégnante l'ancienneté de ce petit objet, et sa fragilité plus émouvante encore. Par instants, le miroir captait un rayon de lune qui étincelait dans la nuit froide et claire. Elle avait ouvert la fenêtre avec le désir de se mêler aux étoiles, de se baigner dans la voie lactée, de vivre de la vie des dieux ou du silence des astres. Dans une sorte de vision fantasmagorique ou d'hallucination, la photographie collée au dos du petit miroir rond se superposait à la surface lunaire... 

 

 

Terre promise

 

Souvent, le soir, elle revenait marcher à travers cet espace incertain, ni campagne ni ville, ces anciens champs devenus terrains vagues, en attente de projets urbains, entre la ZUP et l'autoroute. L'antidote de la peur était quelque part de l'autre côté de la brume, où finissaient par disparaître les feux arrière des véhicules. Il fallait quitter la rive connue, s'élancer à travers cet espace incertain, ces terrains en attente d'un emploi, d'une utilisation, d'une occupation au sens propre du terme, aussi vagues qu'elle se sentait velléitaire, aussi vides qu'elle se sentait creuse, bordés du côté de l'horizon par la fluidité, la mobilité de l'axe autoroutier, et du côté de la cité par la rigidité, l'inquiétante immobilité des grands murs de béton, aussi austères que ceux d'une prison. Mais une sorte de paralysie la maintenait sur place, dans la prison de ses désirs contradictoires et de sa conscience confuse, déboussolée, affolée...       

 

 

Hors les murs  

 

      Anguleusement

ville des jeux mère   RALENTIR

enfants à coeur bloqué

désertent la caserne

 

 

    Ir-réalité 

 

 

Peut-être avait-elle inventé tout cela, la chaise s'était cassée par accident, le carreau de la porte vitrée également en vertu de la loi des séries, Monique avait eu envie de changer le cadre au-dessus du bahut mais l'autre n'était pas encore prêt et son compagnon n'était pas à l'origine des dégradations sur les murs mais c'étaient les enfants avec leurs autos tamponneuses ou leurs fléchettes, de même qu'ils avaient mis en pièces le beau vase en cristal et l'assiette en porcelaine et leur mère avait protégé de leurs maladresses les autres objets fragiles en les rangeant sous clé tout au fond d'une armoire; les vociférations entendues quelquefois dans l'appartement contigu n'étaient que l'expression forte d'une exaspération passagère, l'explosion d'une colère banale, la manifestation incontrôlée d'une fatigue compréhensible, la vie somme toute avec ses changements d'humeurs et sa palette plus ou moins nuancée, plus ou moins vive, plus ou moins éclatante et tonitruante de sentiments qu'elle suscite, un ton plus haut chez certains, un ton plus bas chez les autres...

 

Erreurs d'interprétation, de décryptage, jeux trompeurs de l'identification, les sensations qu'elle avait attribuées à la petite fille avaient surgi de l'écartement de la porte comme d'une faille creusée dans son propre coeur; le ruissellement des eaux de sa mémoire s'acharnait sans relâche sur la réalité comme la pluie depuis tout à l'heure sur la verrière et ses souvenirs eux-mêmes étaient faussés, fissurés, ravinés et remodelés par sa solitude présente sur ce banc au lourd passé, la verrière qui bruissait sous les gouttes n'était qu'une protection illusoire qui déformait à la fois le ciel et la terre, le rêve et la réalité, l'espoir et son absence, ce miroir déformant se glissait partout depuis presque toujours entre la vérité de sa vie et les représentations qu'elle s'en fabriquait; elle jouait sur un plateau désert, son texte disait l'absence mais le dépouillement éclairait par défaut une multitude de personnages mi-réels, mi-fictifs, morts ou vivants, qui finissaient par encombrer la scène de leurs intrigues si entremêlées, si enchevêtrées, que l'unique comédienne, actrice solitaire et solaire, paraissait ne jamais devoir finir de reconstruire, de recomposer, de reconstituer la totalité des pièces du puzzle qui dansaient la sarabande autour de sa personne dans un désordre, une confusion indescriptible...

 

 

L'archéologie de l'angoisse

 

Cette angoisse insidieuse, indicible, était apparue pour la première fois le jour où... Non, la première apparition était antérieure, elle remontait à... Ensuite, elle l'avait réprimée, refoulée jusqu'au jour où... En réalité, elle avait toujours connu cette forme d'angoisse sans contenu qui réfrénait tout élan, il s'y était ajouté le sentiment d'une menace, d'une possible catastrophe, tremblement de terre, fin du monde, colère des dieux, misère des hommes, apocalypse, fatalité... Et l'angoisse engendrée par cette menace bien réelle avait recouvert l'autre, l'insidieuse, l'indicible, celle qui n'avait pas de contenu, de raison, de cause apparente, sauf peut-être le seul fait d'exister... 

 

 

L'usine

 

Lucien n'était plus un enfant. Il était entré dans le monde des adultes à l'âge, très exactement - il tenait à cette précision - de onze ans et dix mois. Ses premières journées à l'usine resteraient gravées dans sa mémoire jusqu'à sa dernière heure, comme plus tard en mai quarante l'épreuve du feu. Le bruit assourdissant des métiers, le brouillard qui flottait perpétuellement dans l'atelier pour humidifier les bobines de fils, les vociférations du contremaître, les exigences jamais satisfaites des ouvriers vis-à-vis du petit bleu, les mauvaises plaisanteries, mais aussi la première cigarette offerte comme une consécration par un vétéran à l'occasion d'une pause trop rare, l'impression que la journée de travail ne finirait jamais, la soupe du soir avalée en dormant à moitié, les jambes en coton pour avoir cavalé partout aux ordres de tout le monde, la sensation bizarre de ne plus être soi-même, d'avoir mis le pied dans une espèce d'enfer qui allait durer toute la vie, cette coupure, cette rupture insoupçonnable entre le monde d'avant, celui de l'enfance, celui des jeux et de l'école, même si les problèmes des grandes personnes atteignaient souvent les petits, et cette atmosphère de travaux forcés à perpétuité qui avait subitement fermé d'une chape de plomb l'horizon de tous les possibles, en quelques jours, dominant vertige et souffrances, soutenu par la fierté de recevoir sa première paye qu'il déposerait devant les parents du même geste assuré que ses frères, Lucien était devenu un homme...

 

 

Mécanique des gestes

 

Elle l'avait regardé intensément. Les cheveux qu'elle avait toujours connus blancs. La déformation de son dos qui poussait sa tête en avant comme celle d'un héron en train de pêcher le cou ployé. Le mouvement lent de ses doigts noueux roulant une cigarette. Sa main droite réglée comme un métronome portant à ses lèvres, alternativement, la cigarette qui nimbait son visage de fumée ou le demi de bière qui luisait comme de l'or dans la pénombre du café. Le travail de la main gauche, animée du même mouvement de balancier que la droite, venant décharger celle-ci de la cigarette pour qu'elle puisse saisir le verre, l'ensemble formant une admirable mécanique de gestes décrivant un angle droit depuis le point de jonction des deux mains, la gauche suivant le sens horizontal de la table, la droite s'élevant ou s'abaissant perpendiculairement à celle-ci, au rythme d'un tempo immuable qu'il avait un jour fixé une fois pour toutes, trois à quatre inhalations de fumée pour une petite gorgée de liquide, invariablement, immanquablement, interminablement, gestes à la régularité cosmique et attitudes sibyllines qu'elle garderait gravés pour toujours dans la chambre noire de ses souvenirs...

 

 

Jonction

 

Elle ne savait pas, elle devinait seulement, et la sensation de malaise intense qu'elle ressentait devant son apparence si fragile - les yeux surtout, voilés, déjà perdus dans un au-delà de la mémoire qui ressemblait peut-être encore à celui de l'espoir - en était le signe, elle ne comprenait pas clairement mais elle entrevoyait que le mouvement qu'il avait amorcé pour se rapprocher d'elle dans ce petit bistrot de quartier où elle l'avait accompagné à la tombée de la nuit, comme autrefois lorsque, petite, avant l'âge des malentendus, elle faisait un bout de chemin avec lui en s'amusant à se perdre pour le plaisir d'être retrouvée par lui dans ce labyrinthe de ruelles et de courées qui dégringolaient vers le canal et les usines qu'il desservait, elle comprenait obscurément que cette amorce de rapprochement qui pouvait s'expliquer par le désir de laisser quand même une trace, une ébauche d'histoire, des mots de réconciliation avant le grand départ qu'en son for intérieur il devait souhaiter, n'était que le pendant du même mouvement en sens contraire, et que, tout en se rapprochant d'elle, en fait, il s'en éloignait. 

 

 

Interfaces

 

La photographie n'était que le reflet arbitraire d'un instant arraché à la fosse béante du temps, et ne livrerait pas d'autre secret que cette fixité étrange et ce témoignage troublant d'une vie abolie mais qui avait existé. Ce n'était qu'une trace, aussi bouleversante que les empreintes de mains retrouvées dans les grottes préhistoriques. Elle continuerait pourtant, avec déraison, parce que cette vie retournée au néant continuait de l'émouvoir, à scruter la profondeur de ce regard, à suivre le mouvement de ces lèvres qui essaient avec peine d'esquisser un sourire, à interroger ce front trop grand sous les cheveux relevés, à examiner cette broche dorée qui rehausse le corsage sombre, à s'émerveiller devant le col de dentelle fine fabriqué par des mains délicates. Sa mémoire avait conservé des milliers d'images plus récentes, en mouvement comme dans un film. Ces images-là, douloureuses, s'enfonçaient peu à peu dans les couches inférieures de la conscience, accompagnées d'une sorte de sentinelle chargée de les veiller, de les protéger contre l'oubli définitif, mais aussi et peut-être surtout d'empêcher la souffrance d'une remontée à l'air libre... Une sorte de filtre magique ne laissait passer que les formes simplifiées ou mythiques du souvenir. Il n'était pas impossible de croire que ces formes pourraient revivre de la même façon que les vestiges d'une civilisation disparue, avec le recul et la passion des archéologues, la passion préservant l'émotion, le recul faisant barrage à la douleur. Il devenait possible également de croire que ces empreintes de vie laissées par une morte rétabliraient un passage avec elle, la "encore vivante". Et tous ces signes, il fallait désormais les déchiffrer, les décrypter, les interpréter comme des indices sur son propre destin, contenu dans la forme ronde de ce petit miroir de poche, cruellement figé et glacé côté pile, insaisissable comme l'eau courante, imprévisible, inquiétant, effrayant comme un torrent dévastateur, côté face. 

 

 

Pas à pas

 

Elle avait tourné dans une rue qui ressemblait à un couloir, aux longs murs de briques rouge sombre noircis par la fumée d'une usine toute proche, avec une succession de fenêtres plus hautes que larges et des portes qui fendaient cet alignement de briques uniformes d'une façon si répétitive que le regard n'en retenait qu'une image brouillée de stries verticales dans lesquelles il arrivait qu'un homme, une femme ou un enfant fussent avalés comme des figurines de papier dans une boîte aux lettres. Le regard canalisé par les deux rangées de maisons qui semblaient se rejoindre au bout de cette rue étroite, elle prêtait attention au battement de ses pas sur le pavé luisant...

 

 

             un pas

             une goutte

             un pas

             une goutte

             un pas

             une goutte

 

             je marche

             les rues sont grises

             je marche

             il pleut

             les pavés luisent

 

             une goutte

             monotone

             un homme arrive

             s'ouvre une porte

             personne

             une goutte

             les rues sont mortes

 

             mains dans les poches

             la pluie crépite

             corps ramassé

             mes yeux ruissellent ruissellent

             ruissellent

             mes mains

             mon corps

             la pluie qui crépite

 

             une goutte

             un pas

             une goutte

             un pas

             une goutte

 

             Mort    

                 Néant    

                     Surréel    

                          suis-je

 

 

 

Liquéfiée

 

Par milliers dans la ZUP les vitres s'étaient allumées. Elle venait de rentrer. Elle aussi avait allumé et s'était préparé une tasse de thé.

 

Les vitres étaient comme des lucioles. Elle avait pris dans la tasse son visage à pleines mains... Ambre faune désir échec et mat culture cinématographique le septième sceau la mort coulait à flots...

 

 

      la septième fois  de la tour    

             noyante voie  

                  elle pensa  

                       avoir le choix 

 

 

      de partout il ruisselait elle avait eu de la peine à retenir dans les mains son visage 

 

      le thé avait une jolie couleur maintenant dehors on aurait dit que les lucioles riaient

 

      de belles gouttes bien rondes avaient roulé sur le sol puis quelqu'un avait heurté la porte

      elle avait eu peur

 

      les images avaient cessé de rebondir et d'éclater 

 

 

 

L'Autre

 

Grâce à lui, elle s'était sentie exister vraiment. Pas seulement une impression, un voile, une apparence, non, une certitude, une plénitude. Depuis son départ, c'était une déchirure... Le moteur avait rugi, un dernier signe de la main, le camion prend de la vitesse, quitte le parking, roule sur la bretelle, s'engage sur l'autoroute, il s'éloigne dans ce véhicule qui ressemble maintenant à un jouet, il part pour quelques semaines, quelques mois ou toujours...

 

   

             sur  une  goutte  de  sel  gemme    

        la  soif  coulait  à flots    

        l'abyssale caresse      

            enveloppait  les  bonheurs tristes

 

 

 

Le lien qui relie à soi-même

 

 

Ce matin-là, ce matin glacé de mai, ou peut-être déjà cet autre matin d'hiver, quelques mois auparavant, il lui semblait avoir commencé une sorte de voyage intérieur, de dérive ou de glissade impossible à maîtriser, commandée par la recherche d'une vérité impérieuse qui ne tolérait plus de retard, et qui la conduisait d'une main de fer vers un face à face avec elle-même qu'elle s'efforçait de repousser de toutes ses forces, en prenant appui sur le quotidien, sur les activités concrètes et les amitiés de tous les jours qui avaient donné jusqu'alors au moins une apparence de forme et de sens à son univers. C'était maintenant ou jamais, elle aurait voulu jamais... Sur le gros cahier à spirales qu'elle avait acheté au centre commercial de la ZUP, sous la verrière fumante et crépitante de pluie qui recouvrait le passage entre la rue commerçante et la Grand'Place, ce matin-là, après avoir conduit comme d'habitude les enfants de sa voisine à l'école, puis erré de rue en rue et de quartier en quartier jusqu'à celui de la Vieille Cité, dont elle s'était rapprochée machinalement, comme aimantée par le souvenir qui se faisait désir, assise sur un banc un peu cassé près duquel s'étalaient des papiers gras, elle avait tracé ces quelques lignes, ces quelques mots dérisoires et magiques qui étaient peut-être le commencement d'une écriture, et qui auraient le pouvoir d'ouvrir un passage entre la présence et l'absence, de réunir les vivants et les morts, de renverser le cours du temps et de bouleverser l'ordre des choses, de donner aux événements réels leur véritable sens. C'était sans doute accorder beaucoup trop d'importance aux mots... Mal à l'aise, se sentant presque coupable, elle avait arraché du cahier tout neuf - pour cela, les spirales, c'était très pratique - ce feuillet qu'elle ne donnerait à lire et qui ne la relierait à personne. Transformée en boule, la page alla rejoindre les papiers gras.

 

 

Séparation

 

La veille, il avait fait beau et la nuit avait été claire. Puis le ciel s'était couvert de nuages et l'aube était devenue grise. Aux abords de l'autoroute, le paysage mi-rural, mi-urbain, qu'elle regardait sans voir depuis un moment avait perdu toute poésie. Le jour s'était levé avec les fumées épaisses qui ferment l'horizon et cette pluie si légère au début, comme un voile de soie transparente, soudain rabattue par le vent du nord qui la rendait de plus en plus froide et cinglante, obligeant le marcheur à courber la tête et à limiter son champ de vision au spectacle du balancement de ses pieds. Elle avait resserré le col de son ciré - elle se souvenait parfaitement de son geste un peu hésitant - parce que, en dépit de cet état second dans lequel elle se trouvait déjà, elle avait senti qu'il faisait froid, désiré se réchauffer, marcher, se relever du talus où elle était restée assise pendant un temps indéterminé passé à rêver, à essayer peut-être de comprendre et d'accepter, à se raisonner, à déjouer l'angoisse, à repousser les spectres anciens, à rechercher, quêter, inventer des motifs d'espérance, à se convaincre qu'elle trouverait la force de répondre à l'invitation au voyage, à tous les voyages, qui lui étaient lancés... Le flux incessant des véhicules que la ville absorbait ou rejetait avait grossi. Les feux de position étaient restés allumés en raison de la pluie et du brouillard. Elle avait sans doute jeté un dernier regard dans la direction prise par le camion qui venait d'emporter son compagnon. Elle s'étonnait de la tendance qu'elle avait à dramatiser un événement qui avait été préparé, attendu, et qui aurait dû lui paraître somme toute banal, voire même enthousiasmant puisqu'il lui ouvrait des perspectives, dans quelques semaines ou quelques mois tout au plus, elle le rejoindrait. Elle marcherait en lui tenant la main comme elle l'avait fait dans les rues de la vieille ville, et plus rien d'autre n'aurait d'importance que la chaleur de leurs deux mains réunies, balancées au rythme lent de leurs pas accordés...

 

 

Etincelle d'elle

 

Une sorte de force obscure menait en elle un combat terrible contre toutes les représentations de sa vie future, comme si l'avenir ne pouvait exister. Elle n'aurait pas la force de l'extraire de la gangue du temps, de le tailler à sa mesure, de le polir, d'en raboter les angles, d'en façonner tous les contours, de le rendre aussi beau et scintillant qu'une étoile sur fond de nuit. L'entreprise lui semblait d'emblée harassante, herculéenne. Chaque éclat d'éternité arraché au néant valait sans doute qu'on y consacrât toute son énergie, mais peut-être était-elle déjà en voie de désintégration, de désagrégation, étoile naine ou géante, petite flamme vaillante mais vacillante qui aurait aimé se sentir abritée par l'écran de deux mains recourbées...

 

Stella 

 

 

 

La cité

    

Détournant enfin les yeux du flot de véhicules, de ces hommes et de ces femmes qui paraissaient accrochés avec détermination à leur volant, elle avait repris sa marche vers les longs parallélépipèdes de béton perpendiculaires à la tranche de champs abandonnés sur laquelle elle se trouvait, de telle sorte qu'elle apercevait face à elle les murs aveugles formés par le petit côté des barres ainsi que l'enfilade des fenêtres situées sur la longueur des immeubles les plus proches, qui coupaient de leur masse la perspective fuyante des bâtiments plus éloignés. Sur le flanc opposé, une large avenue qui traversait toute la cité était bordée par une autre série de barres plus petites plantées sur une pelouse pelée. Ici ou là, séparés par une distance trop raisonnable, quelques arbrisseaux appuyés sur leur tuteur signalaient que la nature avait encore quelques droits sur son ancien domaine. Elle dérapait parfois sur des mottes de terre boueuses ou des touffes d'herbe grasse que la pluie avait rendues glissantes. La cité se rapprochait d'elle au rythme lent de ses pas. C'était un lieu de vie apparemment très différent du quartier ouvrier où elle avait grandi, mais les gens étaient à peu près les mêmes et logeaient d'une certaine façon dans le même genre de casiers fabriqués pour eux à l'identique. Une rue ouvrière, c'était de chaque côté un mur de briques fait d'un seul tenant, le plus long possible, derrière lequel on avait construit un autre mur semblable, puis on avait cloisonné et obtenu des maisons avec chacune leur entrée et sans rien au-dessus, ce qui rendait ces cases anciennes plus conviviales que les nouvelles. Freiné par les blocs de béton, le vent qui s'était levé reprenait de la force en s'engouffrant avec fureur dans les voies qui les desservaient. Ses tourbillons imprévisibles faisaient dériver la trajectoire des gouttes de pluie qu'ils entraînaient avec violence dans les courants d'air froid. Aussi avançait-elle tête baissée, les yeux rivés sur l'asphalte noir du trottoir qui reflétait encore une maigre lumière projetée par des lampadaires démesurement effilés, inutiles et ridicules géants d'acier qui luttaient mal contre le jour grisâtre. Elle arrivait au centre commercial... 

 

 

Sur-réalité

 

Les mots qu'elle avait choisis pour photographier ses impressions étaient sans aucun doute naïfs, parole élémentaire ou primitive... Le réel, c'était le contingent, l'éphémère, au-delà se trouvaient des pages recouvertes de mots, au-delà encore il y avait l'autre partie du monde, celle qui manquait en se faisant désirer... Elle était précisément à l'affût d'elle ne savait quoi d'irréel...

 

 

 

                      Rêves ri-

             vages incertains mer-

             veilles de terres

             éternelles

             prières

             et rivières qui luisent

             sous la pluie des regards

             quémandeurs

             de mysticisme lit-

             téralement folle

             route qui foule

             le bon sens au pied

             des murailles qui raille-

             ries vides

 

 

  Télescopage

 

Le dossier d'une chaise brisé net, un carreau manquant à la double porte vitrée de la salle de séjour, un rectangle plus clair sur le papier peint au-dessus du bahut à l'emplacement d'un cadre, tout n'était pas toujours réparé, ou réparable. Les stigmates s'accumulaient. Avec eux le découragement, l'insécurité, l'effroi peut-être devant la force répétitive des assauts, suintaient de chaque meurtrissure du mobilier ou du corps même du logement, papier arraché, peinture étoilée d'éclats noirs, raccords qui témoignaient à la fois d'une volonté de contenir la montée du sinistre, et de son échec. Au-delà des blessures visibles, une sensation intense de vide donnait le vertige, criait la souffrance. Les objets familiers, utilitaires ou décoratifs, qui font l'âme d'une maison, souvenirs, cadeaux, bibelots de toutes sortes et de toutes provenances, que l'on expose avec soin et plus ou moins de goût sur les murs, les étagères, les dessus de cheminées, de tables, de commodes, consoles, meubles divers, avaient presque totalement disparu, et ceux qui avaient résisté aux précédents cataclysmes semblaient attendre passivement, comme les quelques raccords de peinture et de papier qui avaient pansé les premières plaies, la prochaine lame de fond, le prochain raz-de-marée qui les emporterait, projetés, fracassés contre les parois déjà couvertes de contusions de l'appartement, qui avait perdu sa fonction de refuge. L'enfant avait pâli, s'était immobilisée devant l'entrée, raide, le visage contracté, le regard dur, dressant l'obstacle de sa petite personne pétrifiée entre la porte et le reste du monde, comme pour faire barrage au spectacle lugubre qu'elle découvrait à nouveau comme si c'était la première fois, l'empêcher d'être vrai, contenir sa réalité - pénétrer complètement dans l'appartement, ce serait l'accréditer - repousser la nudité brutale des choses, fermer les yeux sur ce cauchemar, introduire ses parents pacifiés dans son rêve intérieur... Elle restait clouée sur le seuil, comme à la limite, à la frontière entre deux mondes aux forces contraires qui s'annihilaient en l'empêchant de bouger. La porte, en quelques secondes, avait été ouverte et refermée sur une scène qui n'était que la répétition de scènes antérieures et de scènes à venir, se contenant les unes les autres comme des images reflétées à l'infini par quelque jeu de miroirs... Des secondes corrosives comme des gouttes d'acide, qui avaient réussi à transpercer la verrière protectrice de la vitrine aux souvenirs. Mais sa voisine Monique, le dos contre la porte, lui faisait face en souriant, l'air de rien...

 

 

Confidences

 

Le poële ronronnait doucement au centre de la pièce en diffusant une chaleur engourdissante, les fenêtres prenaient une couleur bleutée qui annonçait la fin du jour, le rougeoiement du charbon commençait à faire danser les cuivres. La petite salle comportait neuf tables de bois sombre recouvert d'un vernis qui réfléchissait comme un miroir les liquides colorés déposés dans les verres. Quatre joueurs de belote étaient installés entre le poële et le comptoir, ponctuant le silence de leurs éclats de voix tantôt triomphants, tantôt désappointés. Lucien avait choisi, comme à son habitude, une table du fond, de façon à embrasser du regard tous les menus événements qui se produisaient dans le café, depuis le déplacement de la chatte vers la chaleur du feu jusqu'aux gestes nonchalants d'Eugène en train d'essuyer de la vaisselle ou de remuer le tison. De l'autre côté du grand champ obscur de la place, les vitrines s'allumaient une à une, comme une guirlande de Noël. C'est alors qu'il avait commencé à parler, comme jamais auparavant. Elle avait bu ses paroles comme l'eau d'une oasis dans un désert.

 

 

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Dominique HasselmannDominique Hasselmann‏@dhasselmann

« Confidences » http://bit.ly/136spVw « Quatre joueurs de belote… » @leventquisouffl : J'ai pensé à Cézanne http://bit.ly/116qf5i

 

 

Mai 1936

 

Les usines occupées étaient devenues des théâtres vivants où les acteurs débusquaient et démasquaient de tristes imposteurs... Le peuple des marionnettes avait décidé de mettre en scène sa propre pièce, de déclamer son propre texte, de dire et de décrire sa vérité, de couper toutes les ficelles qui embarrassaient ses mouvements, de réinventer la Vie... Les talents bridés s'épanouissaient, on applaudissait, on s'étonnait, on découvrait en soi et chez les autres des ressources inconnues, insoupçonnées, on redressait la tête, on se surpassait... Lucien avait dix-huit ans et la chance inouïe d'assister aux prémisses d'une ère nouvelle qui ressemblait au paradis. L'enfant renaissait. Avec toute sa joie de vivre, son enthousiasme, son imagination débridée... Lui, le raisonnable, l'ouvrier consciencieux, aux traits déjà vieillis, au dos déjà voûté qui le rendrait complètement bossu à la fin de sa vie, il regardait tomber les masques avec émerveillement, les visages connus étaient transfigurés... Tout paraissait évident et facile, et tous, les hommes, les femmes, les enfants, fraternisaient comme les jours de Carnaval, quand, à la fin de l'hiver, on se débarrasse des vieux oripeaux, des vieux rictus et des vieilles grimaces, pour rendre possible le renouveau du monde... Jamais elle n'avait entendu auparavant dans le son de sa voix ces intonations douces et flexibles, nuancées et modulées comme la musique qu'il avait parfois jouée en famille, autrefois, lorsqu'elle était enfant... Il lui avait aussi raconté la guerre en mai 1940, la défaite fulgurante, sa blessure, l'évacuation à l'hôpital, le rendez-vous manqué avec sa fiancée, le repli en ambulance vers Dunkerque - "les salauds tiraient dessus" -, l'enfer de Zuydcoote, les copains qui coulent devant lui, son propre embarquement, le bateau n'est pas touché, le bateau passe, il est sauvé, pourquoi... De très loin il devine la côte anglaise. Il retire du fond de la poche de poitrine gauche de sa chemise militaire le petit miroir rond que sa fiancée lui avait envoyé dans un colis au campement de Sissonne pendant la drôle de guerre. La glace est fêlée. Derrière, elle avait collé un portrait que son frère, amateur de photographie, avait fait d'elle... Il est vivant mais les siens sont peut-être morts au cours d'un bombardement. Le monde a chaviré, le monde a basculé à nouveau dans un trou noir, malgré le sacrifice des anciens... Chaque matin, il allait fumer sa première cigarette de la journée au fond de la cour en attendant que le café passe. Il revoyait le film de sa vie et méditait. Il pensait avoir gardé son coeur d'enfant, ses rêves de dix ans...

 

     

Instants de grâce

 

L'obscurité avait rendu les vitres aveugles. La fine buée qui les recouvrait accentuait le phénomène de dilution du cercle lumineux qui s'échappait d'un lampadaire à l'extérieur. Les bruits semblaient amortis par l'épaisseur de la nuit. Les tintements de verres, d'assiettes, de tasses ou de couverts avaient baissé d'un ton, chacun retenait ses gestes et contenait sa voix. Le gros bourdon de l'église commença de s'ébranler pour sonner l'angélus. Paix du soir promise par les notes qui prenaient peu à peu possession du ciel et de la ville entière qui s'étirait en bas, de part et d'autre de la rivière qui irriguait le pays depuis les siècles des siècles. Les battements que dispensait la cloche, devenus larges et réguliers, laissaient courir les vibrations de l'air jusqu'au déploiement parfait de la sonorité, avant de reprendre leur vigoureux élan. Puis ils refluaient doucement, diminuant progressivement d'intensité selon une courbe préétablie et parfaitement maîtrisée, véritable métaphore de l'ordre supposé du monde, laissant dans les coeurs même distraits ou rétifs, ne serait-ce que par l'effet de la beauté des sons, un sentiment inexplicable de plénitude et de réconciliation...Ce soir-là, il lui avait encore dit quelques autres choses, dont une qui ressemblait un peu à "pardon"... Elle aurait pu et dû, ce soir-là, l'interroger davantage, l'aider à continuer de dévider ses souvenirs et confier ce qui, pour lui, constituait l'essentiel, pour éviter qu'il ne quitte unilatéralement et brutalement, malade, usé, une scène où il lui devait encore quelques répliques...

 

 

Le raccourci de la mémoire

 

La clochette avait retenti comme au temps de son enfance lorsqu'elle ressortait avec son hebdomadaire préféré de la petite librairie située sur le côté commerçant de la place Chanzy, bordée à l'opposé par une frange douteuse de ruelles et de courées aux maisons branlantes, dans le faubourg nord-est de cette ville moyenne où elle n'avait plus jamais eu le courage de se rendre, bien qu'elle l'évoquât si souvent en pensée et n'en fût éloignée que d'une quinzaine de kilomètres... Elle avait gardé le travers de lire en marchant, incapable de maîtriser son impatience, mais cette fois, en raison de l'incommodité de la position - pour les préserver de la pluie, elle les avait placées sous un pan du ciré noir qu'elle avait acheté à Edimbourg l'été d'avant - elle n'avait fait que parcourir en les feuilletant, assez satisfaite de sa prise, les liasses que formaient les annales qu'elle avait convoitées et que le libraire avait eu la gentillesse extrême de rechercher dans ses archives et de lui confier, sous réserve, cependant, qu'elle lui rendît ces exemplaires uniques. Pour échapper à l'averse qui tombait drue, elle avait pris le raccourci et s'était réfugiée sous la verrière du passage couvert. Les gouttes éclataient en crépitant sur le toit de verre sale. C'était là, comment ne pas s'en souvenir, sur ce même banc un peu cassé, auprès duquel de précédents occupants avaient jeté des papiers gras, sous cette verrière dont les salissures obstruaient la lumière, qu'elle avait effectué, ce matin-là, sa première halte consciente, qu'elle avait commencé à reprendre ses esprits, à se ressaisir, à émerger de l'état hypnotique dans lequel elle était plongée depuis la disparition dans la brume du véhicule qui éloignait d'elle son compagnon.

 

 

La librairie

 

Elle ressemblait à ces enfants arrêtés devant un magasin de jouets, incapables de se décider à s'en éloigner. Dans cette rue, sur ce trottoir, les pieds immobilisés dans le cadre de deux ou trois pavés, il lui aurait suffi de se déplacer légèrement vers l'entrée de la librairie - un grelot aurait fait entendre son tintement agréable - ou au contraire de s'élancer à l'autre bout ou de l'autre côté de la rue, pour rompre le charme angoissant de cette situation intemporelle, parce que séparée de tout projet, de toute action... Ce qui la fascinait précisément et la retenait de bouger, comme épinglée à la devanture de la vénérable boutique, n'était-ce pas l'illusion d'échapper ainsi au temps, et peut-être à la mort, mais aussi à la vie... Le libraire avait jeté un coup d'oeil curieux vers cette silhouette immobile, encadrée par l'armature cintrée de l'étroite fenêtre de son échoppe, figée comme une photographie qui aurait été collée contre le panneau vitré de la devanture. Elle avait alors esquissé un geste comme un pantin dont on vient de tirer une ficelle. C'était ainsi, d'une façon mécanique, qu'elle accomplissait les tâches quotidiennes, devenues rituel salvateur, ce à quoi l'on se raccroche quand la désespérance se rapproche et tend son filet noir... Le geste peut remplacer la foi, elle réussissait encore à sauver les apparences. Pour combien de temps? Le regard du libraire devenait insupportable. Il fallait partir ou entrer dans le sanctuaire. Elle était trempée, elle avait repoussé ses cheveux longs vers l'arrière en pressant le bout des mèches pour les essorer, puis s'était essuyé le visage. Enfin, machinalement, pour se mettre à l'abri sans doute, elle était entrée, faisant tintinnabuler la clochette comme les enfants de choeur qui annoncent ainsi à l'assemblée des croyants que la célébration commence... Le vieux libraire aux allures de patriarche, revêtu d'une blouse grise comme d'autres d'une aube blanche, officiait dans son temple suivant un rituel qui consistait à gravir chacune des nombreuses échelles qui divisaient en sections ses présentoirs vaguement étiquetés. Il en tirait quelque volume à la couverture passée, aux feuillets non encore découpés, qui avait attendu là depuis un temps qui ne comptait pas le moment d'être ressuscité. Déposé sur une table vernissée, il reprenait vie sous les doigts habiles du fidèle auquel il venait d'être remis. Les pages palpitaient et prenaient leur envol, découvraient leurs caractères serrés en laissant s'échapper quelque odeur de bréviaire. Chuchotements, signes d'assentiment, l'office prenait fin. Le novice ressortait en emportant avec lui la promesse de sa métamorphose...

 

       L e bois doré d'un gond  

       L a porte est ouverte aux chrysalides  

       L es livres sont sages ô bataillons  

       L e papillon meurt entre les pages...

 

 

Fragment

 

Sur la table-bureau, à la surface des strates de documents et de notes prises pour le mémoire qu'elle avait commencé sur le travail des enfants dans les tissages et les filatures de la vallée de la Lys de 1870 à 1930, le petit miroir rond qui faisait office de presse-papier lui avait renvoyé une image d'elle-même qu'elle avait immédiatement censurée en retournant l'objet du côté de la photographie. Mais celle-ci ravivait des souvenirs indésirables. Avec agacement, elle avait repoussé ce témoin embarrassant et saisi le billet sur lequel il avait été posé. C'était un morceau de papier à petits carreaux d'une dizaine de centimètres sur cinq ou six. Il avait été arraché à son feuillet d'origine sur trois de ses côtés, dont le bord supérieur par rapport au sens de l'écriture, une écriture malhabile en raison des vibrations du poids lourd qui s'apprêtait à démarrer. Y étaient inscrites, gravées au bic rouge sous le coup d'une impulsion subite, sur ce reste de papier providentiel percé par la pointe du stylo à l'emplacement des points et des accents, les coordonnées d'un certain Franz...

      

 

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 11:33

Le dossier d'une chaise brisé net, un carreau manquant à la double porte vitrée de la salle de séjour, un rectangle plus clair sur le papier peint au-dessus du bahut à l'emplacement d'un cadre, tout n'était pas toujours réparé, ou réparable. Les stigmates s'accumulaient. Avec eux le découragement, l'insécurité, l'effroi peut-être devant la force répétitive des assauts, suintaient de chaque meurtrissure du mobilier ou du corps même du logement, papier arraché, peinture étoilée d'éclats noirs, raccords qui témoignaient à la fois d'une volonté de contenir la montée du sinistre, et de son échec. Au-delà des blessures visibles, une sensation intense de vide donnait le vertige, criait la souffrance. Les objets familiers, utilitaires ou décoratifs, qui font l'âme d'une maison, souvenirs, cadeaux, bibelots de toutes sortes et de toutes provenances, que l'on expose avec soin et plus ou moins de goût sur les murs, les étagères, les dessus de cheminées, de tables, de commodes, consoles, meubles divers, avaient presque totalement disparu, et ceux qui avaient résisté aux précédents cataclysmes semblaient attendre passivement, comme les quelques raccords de peinture et de papier qui avaient pansé les premières plaies, la prochaine lame de fond, le prochain raz-de-marée qui les emporterait, projetés, fracassés contre les parois déjà couvertes de contusions de l'appartement, qui avait perdu sa fonction de refuge. L'enfant avait pâli, s'était immobilisée devant l'entrée, raide, le visage contracté, le regard dur, dressant l'obstacle de sa petite personne pétrifiée entre la porte et le reste du monde, comme pour faire barrage au spectacle lugubre qu'elle découvrait à nouveau comme si c'était la première fois, l'empêcher d'être vrai, contenir sa réalité - pénétrer complètement dans l'appartement, ce serait l'accréditer - repousser la nudité brutale des choses, fermer les yeux sur ce cauchemar, introduire ses parents pacifiés dans son rêve intérieur... Elle restait clouée sur le seuil, comme à la limite, à la frontière entre deux mondes aux forces contraires qui s'annihilaient en l'empêchant de bouger. La porte, en quelques secondes, avait été ouverte et refermée sur une scène qui n'était que la répétition de scènes antérieures et de scènes à venir, se contenant les unes les autres comme des images reflétées à l'infini par quelque jeu de miroirs... Des secondes corrosives comme des gouttes d'acide, qui avaient réussi à transpercer la verrière protectrice de la vitrine aux souvenirs. Mais sa voisine Monique, le dos contre la porte, lui faisait face en souriant, l'air de rien...

 

 

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 00:04

Détournant enfin les yeux du flot de véhicules, de ces hommes et de ces femmes qui paraissaient accrochés avec détermination à leur volant, elle avait repris sa marche vers les longs parallélépipèdes de béton perpendiculaires à la tranche de champs abandonnés sur laquelle elle se trouvait, de telle sorte qu'elle apercevait face à elle les murs aveugles formés par le petit côté des barres ainsi que l'enfilade des fenêtres situées sur la longueur des immeubles les plus proches, qui coupaient de leur masse la perspective fuyante des bâtiments plus éloignés. Sur le flanc opposé, une large avenue qui traversait toute la cité était bordée par une autre série de barres plus petites plantées sur une pelouse pelée. Ici ou là, sépas par une distance trop raisonnable, quelques arbrisseaux appuyés sur leur tuteur signalaient que la nature avait encore quelques droits sur son ancien domaine. Elle dérapait parfois sur des mottes de terre boueuses ou des touffes d'herbe grasse que la pluie avait rendues glissantes. La cité se rapprochait d'elle au rythme lent de ses pas. C'était un lieu de vie apparemment très différent du quartier ouvrier où elle avait grandi, mais les gens étaient à peu près les mêmes et logeaient d'une certaine façon dans le même genre de casiers fabriqués pour eux à l'identique. Une rue ouvrière, c'était de chaque côté un mur de briques fait d'un seul tenant, le plus long possible, derrière lequel on avait construit un autre mur semblable, puis on avait cloisonné et obtenu des maisons avec chacune leur entrée et sans rien au-dessus, ce qui rendait ces cases anciennes plus conviviales que les nouvelles. Freiné par les blocs de béton, le vent qui s'était levé reprenait de la force en s'engouffrant avec fureur dans les voies qui les desservaient. Ses tourbillons imprévisibles faisaient dériver la trajectoire des gouttes de pluie qu'ils entrnaient avec violence dans les courants d'air froid. Aussi avançait-elle tête baissée, les yeux rivés sur l'asphalte noir du trottoir qui reflétait encore une maigre lumière projetée par des lampadaires démesurement effilés, inutiles et ridicules géants d'acier qui luttaient mal contre le jour grisâtre. Elle arrivait au centre commercial...  

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 00:04

Les mots qu'elle avait choisis pour photographier ses impressions étaient sans aucun doute naïfs, parole élémentaire ou primitive... Le réel, c'était le contingent, l'éphémère, au-delà se trouvaient des pages recouvertes de mots, au-delà encore il y avait l'autre partie du monde, celle qui manquait en se faisant désirer... Elle était précisément à l'affût d'elle ne savait quoi d'irréel...

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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 00:04

Détournant enfin les yeux du flot de véhicules, de ces hommes et de ces femmes qui paraissaient accrochés avec détermination à leur volant, elle avait repris sa marche vers les longs parallélépipèdes de béton perpendiculaires à la tranche de champs abandonnés sur laquelle elle se trouvait, de telle sorte qu'elle apercevait face à elle les murs aveugles formés par le petit côté des barres ainsi que l'enfilade des fenêtres situées sur la longueur des immeubles les plus proches, qui coupaient de leur masse la perspective fuyante des bâtiments plus éloignés. Sur le flanc opposé, une large avenue qui traversait toute la cité était bordée par une autre série de barres plus petites plantées sur une pelouse pelée. Ici ou là, séparés par une distance trop raisonnable, quelques arbrisseaux appuyés sur leur tuteur signalaient que la nature avait encore quelques droits sur son ancien domaine. Elle dérapait parfois sur des mottes de terre boueuses ou des touffes d'herbe grasse que la pluie avait rendues glissantes. La cité se rapprochait d'elle au rythme lent de ses pas. C'était un lieu de vie apparemment très différent du quartier ouvrier où elle avait grandi, mais les gens étaient à peu près les mêmes et logeaient d'une certaine façon dans le même genre de casiers fabriqués pour eux à l'identique. Une rue ouvrière, c'était de chaque côté un mur de briques fait d'un seul tenant, le plus long possible, derrière lequel on avait construit un autre mur semblable, puis on avait cloisonné et obtenu des maisons avec chacune leur entrée et sans rien au-dessus, ce qui rendait ces cases anciennes plus conviviales que les nouvelles. Freiné par les blocs de béton, le vent qui s'était levé reprenait de la force en s'engouffrant avec fureur dans les voies qui les desservaient. Ses tourbillons imprévisibles faisaient dériver la trajectoire des gouttes de pluie qu'ils entraînaient avec violence dans les courants d'air froid. Aussi avançait-elle tête baissée, les yeux rivés sur l'asphalte noir du trottoir qui reflétait encore une maigre lumière projetée par des lampadaires démesurement effilés, inutiles et ridicules géants d'acier qui luttaient mal contre le jour grisâtre. Elle arrivait au centre commercial...   L'AVENIR IMPROBABLE

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 00:04

Une sorte de force obscure menait en elle un combat terrible contre toutes les représentations de sa vie future, comme si l'avenir ne pouvait exister. Elle n'aurait pas la force de l'extraire de la gangue du temps, de le tailler à sa mesure, de le polir, d'en raboter les angles, d'en façonner tous les contours, de le rendre aussi beau et scintillant qu'une étoile sur fond de nuit. L'entreprise lui semblait d'emblée harassante, herculéenne. Chaque éclat d'éternité arraché au néant valait sans doute qu'on y consacrât toute son énergie, mais peut-être était-elle déjà en voie de désintégration, de désagrégation, étoile naine ou géante, petite flamme vaillante mais vacillante qui aurait aimé se sentir abritée par l'écran de deux mains recourbées...

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