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  • : le vent qui souffle
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  • : Un souvenir surgissait parfois des mots comme un djinn d'une jarre, un souvenir imaginé, un oubli imaginaire... Le jeu de l'oubli dans l'écriture consistait à donner une forme à ces souvenirs blancs qui s'échappaient comme des fantômes...
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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 00:04

 

"Carnets de route". Reportage.     

 

par Jean-Paul MARI, journaliste au Nouvel Obs - 28 novembre 2013

 

Calais, son casino, sa plage. Et son port noyé sous une pluie drue et glaciale qui vous transperce, portée par un vent du Nord infernal. Qu’est-ce que je fais ici ? La même chose qu’à Lampedusa en Sicile, son soleil, sa plage et sa mer turquoise. Je cours après les immigrés clandestins érythréens qui rêvent de passer en Angleterre, d’atteindre les falaises de Douvres, dernière étape avant Londres, sa pluie, son smog et ses "Fish and Ships". Soleil ou pluie, les émigrés se foutent de la météo, ils veulent un avenir, et d’abord du travail. Ne plus survivre, mais gagner de quoi vivre décemment et de payer le prix du passage à leurs proches, une mère, une femme, un jeune frère, prisonnier de la dictature à Asmara, d’un camp au Soudan ou d’une prison de l’enfer de Libye.

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Les quais de Calais sont le dernier obstacle avant le but. Ici, pour l’instant, on dégouline et les baskets font à chaque pas un bruit d’éponge enrhumée. Devant, il y a la Manche, trente kilomètres d’eau glaciale. Impossible, sans papiers, de monter dans un ferry. À moins de nager vers le quai pour éviter les contrôles, de monter à bord clandestinement ou de se cacher dans un camion qui embarque. Dieu qu’il fait froid sur ces quais ! Et eux qui dorment dans un squat, sous une tente détrempée, enroulée dans une couverture humide et se réveillent avec une seule idée en tête : passer.

Moi, je suis venu ici sur les traces d’un noyé. Mourir dans le port de Calais, la nuit, à cent mètres du quai, à deux pas du but et à des milliers de kilomètres de son point de départ, c’est absurde. Je cherche les traces d’un mort et j’ai rencontré les autres, ses semblables, ses frères, que la mort n’arrête pas. Alors, je cours sur le port noyé par la pluie assassine, pour repérer le bon camion, le bon ferry, le trou dans les barbelés et la faille - rare - dans la forteresse.

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Parfois on souffle au buffet de la gare, là où se retrouvent tous ces gens de passage. Tiens ! Lui, grand gaillard, survêtement de plastique, et teint gris des noirs affamés. Érythréen bien sûr. Accepte un sandwich, parle anglais, bon sourire. Lampedusa ? Bien sûr. Comment s’est passée la traversée ? "Quelques petits problèmes..." On insiste. Il raconte. Tesfaï faisait partie des passagers de la barque qui a pris feu et coulé en pleine nuit au large de Lampedusa : 366 morts. Lui a nagé quatre heures dans l’eau sombre. Un survivant, miraculé, qui parle de "petits problèmes"... ces hommes sont sidérants. À peine repêché, il s’est échappé et a pris le chemin du Nord. L’Angleterre, c'est en face.

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Il pleut de plus en plus fort. Le port devient noir, les quais sont déserts, les rues se vident, Calais fait la gueule. Un homme arrive en laissant derrière une coulée de boue. Encore un Érythréen. La quarantaine, un blouson de nylon sur le dos, un keffieh autour du cou, pas vraiment l’allure d’un gamin qui cherche à traverser. Lui aussi a le teint pâle. Mais c’est à force de vivre dans l’hiver suédois où il a trouvé refuge dix ans plus tôt. Samiel a des papiers, une maison, un travail, une femme et des enfants. Que fait-il dans cette galère de Calais ? Il cherche.

Depuis deux ans, chaque fois qu’il a une semaine de congés et un peu d’argent, il prend le train de Stockholm vers Calais. Lui aussi traîne sur les quais, dans les squats lépreux ou les camps de tentes détrempées. Et il pose toujours la même question en montrant une photo écornée : "Mon frère. Un grand gaillard d’Asmara. A disparu ici. Cela ne vous dit rien ? Regardez encore, s’il vous plaît." Deux ans ! Il a tout essayé, les clandestins, les flics, les hôpitaux, la morgue... rien. Il n’a plus d’argent, va bientôt repartir : "Je reviendrai".


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On pointe le nez hors de la gare. La pluie ne faiblit pas. Rendez-vous avec Roby, un ami du noyé. Il est en retard. Arrive enfin, en jean, chemise ouverte sur un tee-shirt blanc, gelé, épuisé, affamé mais avec son sourire d’ado aux lèvres. Hier soir, il a essayé de passer en se glissant dans un camion sur le parking du port. Les policiers et leur chien l’ont reniflé. Il a passé la nuit au poste avant d’être libéré au petit matin. Ses trois copains n’ont pas été repérés dans le poids-lourd qui a démarré à l’heure et roulé... vers la Belgique. Ils reviendront, dans un jour ou deux, à pied ou en stop. Tout est à refaire.

Roby va chercher de quoi manger et dormir un peu. Et vers minuit, il repartira vers le port, son parking, ses quais, l’eau glacée de la manche et les grands bateaux qui voguent vers l’Angleterre. Il pleut à nouveau très fort, le vent devient fou, la nuit va bientôt tomber. Je claque des dents. Cette fois, la météo n’y est pour rien. Ces gosses me font froid dans le dos.

 

Jean-Paul Mari     link

 

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Published by Le vent qui souffle - dans droits humains
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commentaires

Defrancoisjose 13/12/2013 12:48


A peine un ou deux kilomètres me séparent du village de NF bien connu des "candidats" au passage vers l'Angleterre. Sa proximité avec une aire d'autoroute facilement accessible en a fait un lieu
de regroupement.


Au hasard de mes vadrouilles je les croise ces femmes et ces hommes qui déambulent en attendant l'heure propice. Au bistrot du village ils viennent chercher un peu de chaleur et d'humanité,
recharger les téléphones aussi (discrétement, parce que pour certains des villageois il faut pas aider...).


Un soir, on a sonné à ma porte. A cette époque, pas si lointaine, j'avais un peu peur du noir et c'était sans doute la seule maison du village encore allumée à cette heure de la nuit. J'ai ouvert
la porte à deux jeunes femmes. Perdues, affamées, elles cherchaient la jungle. On a cassé une croûte dans la cuisine et malgré mon anglais hésitant on a réussi à papoter un peu, elles m'ont
raconté un peu du voyage quelles avaient fait pour arriver jusqu'ici.


Elles n'ont pas voulu que je les accompagne jusqu'au camp, juste que je leur indique la route.


Et puis. Et puis rien. Je ne sais pas, je ne saurai jamais ce qu'elles sont devenues. Si elles ont réussi à passer de l'autre côté de l'eau.


J'ai un peu moins peur du noir aujourd'hui, mais il y a toujours une petite lampe allumée à la maison.

Le vent qui souffle 13/12/2013 14:18



Merci pour votre témoignage. Les raisons avancées par les ministres de l'intérieur et les soi-disant réalistes de tous bords ne justifieront jamais les politiques de chasse à l'homme qui sont
menées.